Tendres Chiroptères

Tendres Chiroptères

La grotte s’ouvre par un modeste porche en pleine pente boisée, raide, surplombant la Moselle . Elle est bien connue des spéléos Lorrain mais depuis peu, on remarque une nette diminution de sa fréquentation . Victime certainement d’un engouement pour des cavités plus sportives par cette nouvelle génération de spéléologues .

 

 


Au début des années 60, une poignée de « mordus » avait formulé l’hypothèse d’en faire une réserve de faune cavernicole et de chiroptères . Un laboratoire souterrain avait même été évoqué .

 

J’étais alors tout jeune inscrit au sein de la Fédération Régionale Spéléologique de Nancy, lorsque je participais à la fermeture du porche d’entrée par la construction d’un mur, avec des matériaux trouvés sur place, laissant un espace suffisant pour le passage des chauves-souris puis … le projet fut abandonné … une fois les travaux terminés . Depuis, le site est resté tel que .

 

La caverne développe toujours 1500 m de galeries, pour une profondeur inchangée de 30 m .

 

Pipistrelle rinolophe© Dominique Jacquemin

 

 

18 ans ont passés depuis ma dernière visite .

J’entre sous le porche où filtre un mince halot de lumière . Le fond, quant à lui, est dans la pénombre . Je reconnais difficilement les lieux car la gélifraction a mené son action destructrice au fil des années . Des blocs de pierre, dont un énorme, sont tombés du plafond et jonchent le sol ça et là .

Il ne faut pas s’étonner si nous l’avions baptisée «  La Grotte du Chaos » lors de sa découverte !



 

 

 

Grand Murin © Dominique Jacquemin

Dans un recoin, suspendu dans une fissure du plafond bas, je découvre la première chauve-souris . en fait, c’est la raison pour laquelle je suis là aujourd’hui . Il s’agit d’un Vespertilion à moustaches ( Myotis mystacinus ) . Son pelage, légèrement frisé, est recouvert de condensation . Je fais ma première photo .

Je décide de descendre à l’étage inférieur, une petite « chambre », encombrée d’éboulis, sous le porche d’entrée . Une forte odeur de sauvage règne dans cet endroit exiguë : certainement un renard qui a élu domicile ici . En remontant, je tombe presque nez à nez devant un petit museau aux narines retroussées . C’est une Barbastelle, coincée dans une fente étroite du plafond .

J’escalade ensuite un ressaut qui mène dans la galerie d’entrée . Et toujours cette même impression que je ressens lorsque je pénètre seul sous terre : une sorte d’appréhension, mêlée d’un certain bien-être ; même après plus de 40 ans de spéléologie intensive . Je mesure ô combien la caverne reste mon univers . J’y suis bien . Simplement, que maintenant, mes motivations sont différentes . Je retrouve le monde souterrain, en particulier pour y observer et pour y photographier la faune dite cavernicole .

 

En fait, parmi les espèces qui peuplent le milieu souterrain, formant d’ailleurs un ensemble très hétérogène, il est nécessaire de connaître leur classification selon leur mode de vie :

  • les troglobies, qui sont les animaux vivant que sous terre, donc strictement inféodés aux grottes . Ce sont les vrais cavernicoles .
  • les troglophiles, sont ceux qui peuvent vivre soit sous terre, soit sur terre . Ils fréquentent donc les grottes sans y être strictement confinés .

 

  • les trogloxènes, qui sont des animaux égarés, piégés par le milieu souterrain . Les hôtes occasionnels

 



A peine quelques pas dans cette petite galerie très humide et je remarque tout de suite, que sur l’une des parois, il y a des araignées ( arachnide ) . L’espèce Méta menardi est la plus commune des grottes de Lorraine, caractéristique des entrées de nos cavernes . Au printemps, on peut voir leur gros cocon de soie, pendu au plafond où aux aspérités de la roche . Il contient une centaine de jeunes, pas plus gros qu’une tête d’épingle .

Je continu ma progression dans une partie déclive . Je dois faire preuve d’une grande vigilance si je ne veux pas arriver en bas plus vite que prévu ; d’autant plus que mon coûteux matériel photo n’apprécierait pas la moindre chute .

Jouant de toute la souplesse dont je suis encore capable, je me faufile sur d’énormes dalles effondrées . Deux Petits rhinolophe ( Rhinolophus hipposideros ) sont accrochés au plafond bas . Leur corps est enveloppé dans sa membrane alaire . En peu de temps, ma présence, manifestement, les dérange car il ne tarde pas à soulever leur corps en pliant leurs pattes ; signe qu’ils sont perturbés . Je ne reste pas plus longtemps et reprends ma progression .

Après une reptation peu commode, deux petites désescalades, je débouche enfin dans un grand vide noir : «  la Grande Salle », appelée ainsi pour son volume ( 5000 m3 environ pour sa partie commune), bien supérieur au reste de la cavité . Ailleurs, rares sont les stations debout, il faut bien l’avouer !

 

 

 

 

Murin de Daubenton © Dominique Jacquemin

 

Cet endroit de la grotte est désormais très convoité par nos éminents chiroptères qui ont trouvé ici un havre de paix pour hiberner . Il n’est pas de parois et plafond qui ne soient occupés par plusieurs espèces à la fois . Les petits tas de guanos éparses, trahissent leur présence . J’identifie là un Grand rhinolophe, grand fer à cheval ( Rhinolophus ferrunequinum) et là, trois Grands murin ( Myotis myotis ) que je reconnais par leur grande taille malgré la hauteur qui nous sépare .

 

 

 

Grand Rinolophe© Dominique Jacquemin

 

 

 

Dans la partie reculée de la salle, la voûte s’abaisse, pour ne laisser qu’un espace de 2 m sous plafond . De nouveau, je sors mon matériel photographique, car il y a quelques individus ça et là . Le Petit rhinolophe est certes le plus représenté mais je remarque, dans une fissure de la paroi très humide, une petite forme ovoïde ; une multitude de gouttelettes d’eau recouvre son pelage duveteux . Il s’agit d’un Murin de Daubenton ( Myotis daubentoni ) . Au dessus de l’éboulis, sommeille en solitaire un Vespertilion à oreilles échancrées ( Myotis emarginatus ) au joli pelage laineux . Le flash annulaire est alors l’idéal pour les plans serrés .

Je ne veux pas rester là plus longtemps, afin de ne pas compromettre leur survie . Ma chaleur corporelle et celle que dégage ma frontale à acétylène, risqueraient de tirer « mes » petits mammifères de leur léthargie fragilisée par une économie d’énergie .

Mystérieuses petites bêtes, vous n’avez pas fini de m’étonner, vous n’avez pas fini d’attirer ma curiosité . Comme vous, je serai au rendez-vous l’année prochaine ; je serai présent à votre hibernation . Tendres chiroptères .

 

Deux heures ont passés . Je retrouve la lumière du jour . Je décide de casser la croûte . Assis, adossé à la paroi rocheuse réchauffée par un timide rayon de soleil, je savoure la quiétude du moment . Mon esprit vagabonde dans mes souvenirs de jeunesse . La belle époque .

Dominique Jacquemin



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